Dans cette section nous accueillerons des communications concernant des processus sociaux dans leur production quotidienne, en particulier les analyses qui soulignent le point de vue des acteurs. Dans les débuts de la période démocratique, en 1984, un secteur des sciences sociales se consacra à l'observation de la réalité argentine « de plus près ». La situation de terreur et de violence des années de la dictature avait pratiquement interdit toute observation des processus socio-politiques et économiques de la vie quotidienne « face à face », ainsi que les pratiques et les rhétoriques sociales des acteurs individuels et collectifs. Ils existent, sans doute, de multiples raisons pouvant expliquer cette situation : le démantèlement et la destruction de certains espaces sociaux, l'exile (interne et externe), la disparition ou le décès d'observateurs qualifiés, la méfiance des uns et des autres face à certaines pratiques de la recherche.L'absence d'un « regard proche »avait en partie produit ou renforcé le soupçon sur l'atteinte à toute capacité identitaire et de production des différents sujets sociaux produite par le dispositif de violence matérielle et symbolique mise en place pendant de longues années. Autrement dit, le monde social et politique était resté en suspens, étouffé, à la façon d'une terre dévastée, en accord avec les intentions et les objectifs de la politique de répression mise en place. A l'époque, de nombreuses expressions et analyses traçaient une image morcelée et anomique de la société argentine. Les diagnostiques évoquaient la crise des institutions, la perte de crédibilité des organisations politiques, la décomposition et l'immobilité de certains secteurs sociaux, notamment les plus fragiles du point de vue socio-économique, baptisées à l'époque « secteurs populaires »... La relation directe de cette situation avec les récents événements restait un non-dit écarté de toute discussion. La détermination socio-historique macro semblait suffisante et constituait une explication satisfaisante. Ainsi, il était devenu difficile de penser à des espaces sociaux ayant des logiques propres et/ou alternatives (quoique avec une certaine autonomie relative) dans une relation de tension active avec la détermination du contexte. Néanmoins, dans cette période, les analystes sociaux partageaient une prémisse théorique et, pourquoi pas, politique, selon laquelle les acteurs oscillent entre la détermination et la liberté, et dans des situations de crise, cette hésitation ne s'arrête pas mais elle est re-signifié. On peut dire qu'elle éclate donnant lieux à de nouvelles formes, de nouveaux contenus sociaux, de nouvelles déterminations et de nouvelles libertés ou, du moins, des libertés différentes. Ainsi, une volonté d'exploration et d'analyse vit le jour cherchant à comprendre, en fonction du présent, ce qui était arrivé. Du point de vue du regard anthropologique l'attention fut portée sur le faire et le dire quotidiens des acteurs plus ou moins publics, plus ou moins anonymes, appartenant à des trames sociales plus silencieuses, moins visibles à un regard centré sur les généralités. Ces phénomènes ont exigé des observateurs une attitude de perplexité, une certaine humilité intellectuelle face à l'apparition de « l'exceptionnel - normal » des pratiques locales des acteurs ordinaires. En somme, ils ont fait nécessaire la mise en place du dispositif ethnographique (Visacovsky). Sans nier la relation entre le passé et ce présent qui doit être redécouvert, ce sont les enchaînements et/ou les discontinuités entre les héritages du premier temps et les exigences du deuxième qui ont été visés. Ce qui se présentait comme étant anomique et morcelé a repris sens et signification ayant permis de rendre compte des processus de recomposition et de resignification plus que de désordre et de dissolution: il s'agit de mécanismes de mémoire permettant de redéfinir des appartenances (Guber, Visacovski, Smerson...), des processus de redéfinition politique (Girola, Frederik), de resignification de pratiques socioculturelles (stratégie de vie, d'alliances intra-goupales plutôt que de clientélismes bâtards (Neufeld y Campanini), de domination et de relations de pouvoir de formes jusqu'alors inconnues... L'Argentina se trouve à nouveau dans une période d'inflexion, dans un « entre deux... » difficile à définir. Ce moment de passage, qui ne sera pas nécessairement court, est vécu par tous les acteurs avec une grande incertitude. Cette situation exige de nouvelles notions et références pouvant garantir son intelligibilité et celle des expressions sociales émergentes. A un moment où tout est en mouvement et demande de nouvelles définitions, où l'ancien et l'inconnu (j'hésite à dire « le nouveau ») se battent pour avoir leur place, apparaissent des discours à la hâte pour essayer de « baptiser » ces mouvements sans nom pour déceler leur caractère. Des notions et des catégories généralisatrices comme corruption, privatisation, retrait de l'Etat, discrédit de la politique, crise de représentation, classe moyenne-sujet utilitaire, caceroleros -multitude sans direction-, traités au loin des pratiques des acteurs, de leurs négociations quotidiennes et dépourvues d'un sens historique multiple, envahissent la scène cachant la complexité des processus, dérobant les nouvelles significations et figeant les sens habituels. C'est pourquoi nous proposons ici l'ouverture d'un espace où l'on puisse interroger les logiques internes des multiples et différentes dimensions qui conforment la réalité sociale, politique, économique et historique de la société argentine. Pour cela il est nécessaire d'articuler l'éclatement empirique, résultat des crises, des formes et des expressions sociales connues, afin d'explorer et interroger, de « faire éclater », en quelque sorte, les catégories sociales acceptées de tout temps et non pas seulement dans des situations extrêmes et paroxystiques, telles que nous observons de nous jours. Cette articulation encouragera les observations et analyses des pratiques quotidiennes des différents acteurs politiques, sociaux et économiques dans leurs contextes locaux respectifs. Nous ne proposons pas l'abandon d'un regard « macro », mais nous souhaitons porter un regard « d'en bas » (Abelés) sur la société argentine, à partir de situations précises et de leur devenir, pour produire un dialogue critique. Les modifications d'échelle permettent non seulement d'augmenter ou de réduire le champ d'observation, mais surtout de modifier la forme et la trame de l'objet observé, permettant ainsi d'opérer un choix sur ce qui est représenté (Revel). Nous invitons à tous ceux qui ont des travaux de recherche (en cours ou réalisés) sur différents thèmes et terrains, en rapport direct ou indirect avec la crise actuelle que traverse l'Argentine, à nous envoyer de textes (1 800 mots, maximum) pour amorcer un débat et entrevoir des alternatives d'avenir.
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